L’expérience au service de la transition

 

CÉDRIC CABANES

Président de l’entreprise Agronutrition et du pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation, Cédric CABANES est un acteur influent de la transition durable.

 

Par Michaël SERGENT et Victor VIVIEN

Crédit photo : Mairie de Pechabou

Suite à l’accident d’AZF en 2001 dans la région toulousaine, les locaux de l’entreprise Agronutrition se sont retrouvés hors d’état. Il a fallu relancer l’usine tout en apprivoisant la méfiance des citoyens envers l’industrie chimique, c’est pourquoi la réorientation stratégique de la boite vers une chimie plus verte était nécessaire. Du greenwashing au départ, Mr Cabanes est désormais porté par des convictions profondes liées à l’agroécologie mises en lumière par des rencontres au fil de sa carrière. Impliqué et influent, il est un acteur affirmé dans la transition et nous explique comment il en est arrivé là.

Un parcours riche et mouvementé 

CTurbulent. C’est ainsi qu’il se décrit durant sa jeunesse, en atteste les nombreux changements d’école, cela montre peut-être aussi la facette de quelqu’un ne restant pas en place, incapable de demeurer figé dans un moule quelconque. Comme prédestiné à être acteur du changement même si Cédric avoue que « ce n’était pas un choix déterminé c’était plutôt d’avoir saisi une opportunité ».

Ses premiers liens avec le monde agricole, il les doit à son grand-père. À 14 ans il avait pour objectif de reprendre son exploitation. Il abandonne ce rêve et se tourne vers la chimie mais conserve néanmoins la fibre agricole. Alors qu’il obtient sa licence dans ce domaine, il intègre l’ENSAT en 1981 par la FAC. Trois ans plus tard, diplôme d’ingénieur agronome en main et titulaire d’une licence de chimie, il enchaine des postes en tant que technico-commercial, directeur régional, chef de produit, chef de marché, dans des firmes semencières et phytosanitaires. Il y apprend notamment comment diriger une équipe ainsi qu’appréhender un marché économique. Pendant son parcours, il se forme également à l’institut national du marketing. Durant cette formation, il réalise une étude de cas sur un projet qui lui tient à cœur puisqu’il s’agit d’une boite montée par deux anciens camarades de FAC. Devant le succès rencontré par son travail pour A2c Cosmétologie, Cédric les rejoint en 1991 dans la région toulousaine, où la startup en cosmétologie est implantée. La réussite et la croissance sont au rendez-vous pendant 4 ans faisant même parti des 100 plus belle startup de France selon l’Usine Nouvelle, mais la vie ne vire pas indéfiniment au rose, même à Toulouse.  Une erreur stratégique a eu raison de la boite qui dépose le bilan 6 mois plus tard.

Malgré cet échec, Cédric remonte en selle et redresse en un an une entreprise spécialisée dans la vente de produits de jardin, au prix de plusieurs licenciements ce qui le pousse vers la sortie lors de la mise en place du plan de développement. Cette « chance d’être chassé » , comme il le dit lui-même lui ouvre les portes clefs en main du département oligo-fertilisant de la Société Commerciale des Potasses d’Alsace, appartenant à l’Etat qui deviendra par la suite l’entreprise Agronutrition. Dans le même temps, la notion de développement durable vient toquer à la porte de Cédric car elle devenait indispensable pour le marché futur. 

« De 1999 à 2001 dès qu’on sortait un produit c’était  ‘ah qu’est-ce qu’il a de développement durable ?’, c’était un peu du greenwashing comme on l’appelle aujourd’hui. »

Cédric CABANES

Président – Agronutrition
Président – Pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation

Habite en région toulousaine

 

Diplômé de l’ENSAT en 1984

 Ses missions au quotidien  

Gestion de réunion 

Orientation stratégique au long terme de l’entreprise

Du greenwashing à l’écologie, une transition personnelle 

L’accident de l’usine AZF fit office malgré elle de détonateur. L’usine se trouvait à 250m et fût détruite, 10 collaborateurs blessés. Le traumatisme était profond. La maitrise de l’activité sur son environnement immédiat, ce qui a fait défaut lors de cet accident, est donc entré de manière évidente dans les gènes d’Agronutrition, comme l’un des premiers pas vers le développement durable.  

Le business plan a ensuite été repensé autour des trois piliers du développement durable, chose à l’époque peu commune. La vision de l’entreprise avait changé.

C’est ensuite des rencontres qui ont forgé les convictions de Cédric et par la même occasion l’orientation de la boite. Guillaume Bécard, Zéphirin Mouloungui et encore Lucien Séguy ont été des personnalités centrales dans l’évolution de la réflexion et de l’orientation des choix pris par Cédric dans le cadre de l’entreprise afin de limiter l’empreinte environnementale. 

Crédit photo : Philippe GUILBERT

Lucien Séguy

Crédit photo : Philippe GUILBERT

Lorsque Cédric évoque Lucien Séguy, qui nous a quitté récemment, on ressent chez lui une profonde admiration. Pour lui, c’était un « ingé agro toulousain extraordinaire, un des plus grands ingé agro du monde ».

Au travers de ses travaux sur l’agroécologie, Lucien Séguy est l’un de ceux qui a le plus a marqué Cédric. Ils se sont d’ailleurs liés d’amitié. 

Mais l’agroécologie et une société d’engrais ne sont-elles pas antinomiques ? À première vue oui. Et lorsqu’on interroge Cédric sur la question, il avoue que c’était difficile de l’admettre en interne. Cependant la transition vers des pratiques agroécologiques lui semble inéluctable c’est pourquoi il prend les devants. Sans cesse innover. Trouver des solutions pour le monde de demain car celles d’aujourd’hui ne seront plus opérantes dans quelques années. Plusieurs pistes sont en élaboration comme le développement de microorganismes fixant l’azote de l’air, ou solubilisant le phosphore du sol et plus récemment un programme qui relie la sensibilité des cultures aux maladies en fonction du potentiel d’oxydoréduction du sol que l’on pourrait modifier.

« Le demande de la société était est et continuera d’être très forte pour avoir une empreinte de l’agriculture minimale sur l’environnement », estime Cédric.

Des engagements profonds, un acteur légitime de la transition

Mais son engagement ne s’arrête pas aux portes de son entreprise. Parmi ses différentes casquettes, on retrouve : président du pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest innovation, président du syndicat France Chimie Occitanie, membre de l’Association Progrès du Management et de l’association Manifeste pour l’Industrie … Cédric y soutient activement les projets et causes liés aux problématiques environnementales et écologiques. Cette position particulière lui confère à bien des égards une légitimité certaine face aux enjeux contemporains mêlant directement le monde de l’entreprise à la transition durable. C’est donc aussi son rôle de faire bouger les choses, un changement qu’il souhaite mais qu’il n’est toutefois pas aisé de mettre en place.

Comment aborder la transition ?

« La transition m’évoque un changement de mentalité, d’état d’esprit, une autre façon de regarder la réalité. En dehors des définitions banales. »

Cependant, les mentalités sont difficiles à faire évoluer. Encore plus quand nos décideurs politiques ne vont pas dans ce sens. Cédric a voulu mettre en avant les idées de son ami Lucien Séguy mais sa posture ne suffisait pas. 

« Il avait vraiment une idée clé possible pour répondre à cette demande d’une production d’une alimentation à la fois économique et saine et bénéfique sur le plan environnemental, et je n’ai pas réussi en 4 ans à obtenir un seul rendez-vous avec un décideur politique. » 

La difficulté est également économique. Le volet financier est une motivation évidente pour amorcer le changement, et si cet aspect n’est pas rempli peut constituer un frein à celui-ci. C’est pour cela qu’il est nécessaire de lier écologie et économie. 

C’est donc une prise de conscience collective dans laquelle l’ingénieur agronome aurait peut-être une place de catalyseur.

La transition, une responsabilité collective

Pour Cédric, le statut d’ingénieur agronome n’est pas nécessaire pour appuyer le changement : « Ce sont des individus, motivés et convaincus qui font bouger les choses. S’ils sont ingénieurs, tant mieux. S’ils sont ingénieurs agronomes, c’est encore mieux. »

D’autant plus que la place de l’ingénieur agro dans la société est en constante évolution. Au brésil, être ingénieur agro est un statut social, a l’instar d’un médecin en France. En 1984, Cédric militait pour conserver dans le droit français le titre d’ingénieur agronome. Aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, un ingénieur agronome est un ingénieur (agronome). Et les débouchés s’y prêtent, même si pour Cédric, et très certainement pour la grande majorité des ingénieurs agros, cette formation permet d’appréhender particulièrement efficacement les systèmes complexes et vivants qui nous entourent, systèmes qui sont indéniablement au cœur de la transition durable. 

« Les deux principaux enjeux auxquels on va devoir répondre dans le futur sont de nourrir sainement la planète et de tamponner le changement climatique. Et ce sont les ingénieurs agronomes qui en sont la clé. »

Pour ce faire, il semble crucial que dans l’imaginaire collectif, les ingénieurs agro soient considérés et reconnus comme des individus possédant une compréhension poussée de la nature, capables d’inscrire une production agricole dans un environnement et une société en évolution perpétuelle. Mais les ingénieurs agro de demain ont aussi leur part de responsabilité. Pour répondre à de tels enjeux, il est évidemment nécessaire de comprendre les systèmes naturels, mais aussi d’appréhender la dimension sociale et les moteurs économiques de la transition. 

« S’il n’y a pas de moteurs économiques, il n’y aura pas d’action, pas de transition. »

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