Le Territoire

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A présent, étudions comment les politiques gouvernementales, commerciales et au sein des caves coopératives entrent en jeu et s’articulent dans l’engagement des viticulteurs du Languedoc dans des nouvelles démarches volontaires.

Des politiques gouvernementales qui orientent les viticulteurs/vignerons
vers certaines démarches…

Depuis plusieurs années, en France, l’agriculture et plus particulièrement la viticulture, est perçue par la population, comme une activité polluante, gourmande en intrants et potentiellement toxique à cause des produits phytosanitaires.

 « L’agriculture d’aujourd’hui est très regardée par le grand public, donc ça devient presque une obligation d’avoir une certification, d’être dans une démarche. »

 Ainsi,  l’insertion de mesures environnementales dans les cahiers des charges agricoles est devenue primordiale pour les politiques publiques pour faire face à cette mauvaise image. Le gouvernement français a donc décidé de soutenir certaines démarches environnementales volontaires ; soit l’Agriculture biologique (AB) et plus récemment la certification Haute Valeur Environnementale (HVE). Ce soutien se manifeste à la fois par un accompagnement technique grâce aux Chambres d’Agriculture, et par une aide financière de la part du Ministère ou de fonds européens comme la Politique Agricole Commune. Par ailleurs, il est important de souligner que si les subventions sont parfois essentielles à la promotion de ces démarches auprès des agriculteurs, parfois elles sont juste un bonus apporté qui encourage alors des pratiques plus respectueuses de l’environnement. « Les aides bio, je les aies de la PAC et les MAEC*. […] Je ne les aurais pas, je ferai quand même… mais je suis content de les avoir, même si ce n’est pas ça qui m’a incité à le faire. De toute façon, c’est insuffisant pour contrer le surcoût pour passer en bio » 

*Mesures Agro-Environnementales et Climatiques

… mais qui ont parfois des difficultés à rester unies et cohérentes

Cependant, il arrive que les politiques agricoles de soutien soient incohérentes.

« Vous parliez d’agri bashing mais il y a un vin bashing… qu’en France d’ailleurs.
Le vin a été en pleine croissance partout sauf en France (sauf depuis la Covid-19).
En même temps, les campagnes antialcooliques en France, c’est le vin, systématiquement. »

Cet exemple démontre un manque de cohésion dans la position du gouvernement. D’un côté, le vin ferait partie intégrante de la célèbre gastronomie française qu’il faut promouvoir et protéger, et de l’autre un produit “néfaste”.

 De plus, l’organisation des structures agricoles gouvernementales comme les Chambres d’Agriculture, apparaît comme assez complexe. Une seule et même structure peut être en charge de milliers de viticulteurs, qui ont tous le droit au soutien et aux conseils de la Chambre, et compter des centaines de salariés qui doivent s’accorder ensemble, mais aussi avec les autres organismes. Comme nous l’explique cet enquêté, « c’est quand même compliqué car l’Occitanie est une grande région à 13 départements. C’est plus grand que la Belgique. La fusion n’a pas été facile administrativement avec les équipes. Mais ça a été aussi compliqué au niveau de la DRAAF, au niveau de l’Etat et même de la région, chacun voulant être supérieur à l’autre. »

Il n’est donc pas rare qu’au sein de ces structures, il y ait une différence de points de vue sur les actions à mener pour conseiller les producteurs ou pour les encourager à passer en démarche AB ou HVE. Cet administrateur nous affirme par exemple, qu’« [il était] pour des aides à la conversion plus importantes en valeur étant donné que les agriculteurs prennent des risques techniques, des risques financiers ; pendant 3 ans, vous n’êtes pas bio ! Il faut qu’on fasse de l’accompagnement financier. […] Pour moi le maintien, il faut que ce soit le marché qui le rémunère par la vente du produit. C’est là où on avait quelques différends avec la Région. »

 

Des directives locales parfois différentes des politiques gouvernementales

Comme nous l’avons vu précédemment, aujourd’hui les consommateurs souhaitent consommer plus local, plus propre, plus sain et les politiques s’adaptent et trouvent des solutions dont les certifications environnementales AB et HVE. Bien qu’elles soient les seules à être promues par le gouvernement, d’autres démarches volontaires comme Vignerons engagés et Terra Vitis trouvent leur accès dans le monde vinicole. Les producteurs parfois feraient le choix de ces autres démarches pour leur cahier des charges, leur image, leurs valeurs…
« Ça ne veut pas dire que parce que vous êtes HVE, vous n’utilisez pas des produits néfastes… alors qu’avec Agri Confiance, Vignerons Engagés et Terra Vitis, il y a des produits interdits, il y a des doses limitées à pas dépasser, il y a des contraintes sur certains produits qui sont plus polluants que d’autres. » nous affirme ce viticulteur.

Cependant, même si les institutions gouvernementales et les convictions personnelles, sont des facteurs, le choix d’une démarche est aussi motivé par le marché. Les négociants, les cavistes, la grande distribution, la cave coopérative et in fin le consommateur final, ont leur place dans cette décision, et souvent bien plus que l’Etat ou le producteur.

« Produire un vin qu’on aime et comme on veut, c’est bien ; mais si ça ne se vend pas, ça sert à rien. »

Une division au sein des collectifs sur les démarches environnementales

Aujourd’hui, les rayons Vins des grandes distributions sont grands et apparaissent comme incompréhensibles pour le consommateur lambda. Pour vendre, il faut se démarquer et donc adopter une stratégie efficace, mais il est parfois difficile de se mettre d’accord sur l’évolution d’un collectif. Les associations de viticulteurs/vignerons (cave coopérative, appellation ou démarche environnementale) regroupent des profils d’adhérents variés avec des situations, des points de vue et des objectifs différents. « Aujourd’hui, *un négociant* est en voie de se labelliser *une démarche*, c’est quelque chose qui divise beaucoup au sein de l’association. Parce que les autres régions se plaignent qu’on devienne une certification pour bas de gamme. »

 La conciliation de tous les coopérateurs est un processus qui prend du temps tout comme la conversion des exploitations vini-viticoles. Après tout, le passage sous une démarche volontaire, qu’il soit une décision volontaire à la majorité et/ou un besoin du marché, représente un défi qui change le devenir du collectif mais aussi et surtout, les habitudes et les pratiques des exploitants viticoles qui y sont liés. Par exemple, les appellations AOP/IGP semblent souvent avoir du mal à évoluer. La divergence de point de vue entre des viticulteurs qui veulent faire évoluer l’appellation – en introduisant des paramètres environnementaux dans le décret d’appellation par exemple -, et des viticulteurs plus conservateurs est un frein à l’innovation. « Voyez on a évolué, c’est pas beaucoup d’évolution mais ça, demandez à le faire en AOP, il vous faut 20 ans » nous confie ce viticulteur.

Les opinions sur les certifications environnementales sont aussi nombreuses et divisent les producteurs de vin. Par exemple, si certains soutiennent la démarche AB la donnant comme solution durable, d’autres pensent que son cahier des charges est trop superficiel et orienté vers un unique critère, l’interdiction d’utiliser des produits de synthèse.

« Il y a des vignes bio où il n’y a jamais une herbe, […] où le tracteur fonctionne en permanence… Pour moi c’est vraiment pas du tout écolo. C’est même catastrophique. Et c’est vendu comme étant respectueux de l’environnement.  »

Ainsi, comme pour les politiques précédemment citées, les organisations professionnelles vini-viticoles sont elles aussi régulièrement freinées en interne par les divergences d’opinions et d’objectifs de chacun de ses membres.

Des producteurs et des organisations professionnelles en retard par rapport aux marchés et aux politiques environnementales


La multitude des démarches environnementales ainsi que la divergence des directives reçues, engendrent souvent une confusion chez les producteurs. Ils ne savent pas toujours quelles certifications adopter. Cela engendre malheureusement un retard dans la mise en place d’une certification, et certaines caves coopératives comme particulières perdent des marchés, ou bien se retrouvent contraintes à une conversion rapide pour pouvoir continuer à vendre.

« Nous on a perdu des marchés comme Système U cette année, puisque qu’on était pas HVE sur les comptes 2019 et qu’ils ne voulaient que du HVE. »

De plus, il semblerait que si les certifications environnementales comme Terra Vitis et Vignerons Engagés sont gérées par une association de producteurs ce qui permet bien souvent la réactivité, les démarches plus institutionnelles comme AB et HVE mettent souvent plus de temps à s’adapter aux tendances du marché, aux volontés des consommateurs… Leurs cahiers des charges sont souvent jugés moins complets que les autres, avec des restrictions plus légères, des seuils d’indice plus hauts… pour convenir à plus d’exploitations.

« Le bio il est hyper figé et dogmatique et c’est un peu le problème quoi… y’a un gros lobby, un lobby important… qui fait que ça a du mal à bouger quoi donc à être au niveau. »

Par ailleurs, un phénomène fréquent dans les exploitations vini-viticoles est le retard dans la mise aux normes de l’exploitation. « La réglementation environnementale évolue de plus en plus et de plus en plus vite, pour que l’agriculture respecte l’environnement, mais en fait, ça peut être dur à mettre en place pour les agriculteurs. Si vous voulez, ils ne sont pas tous aux aguets en train de regarder les nouveaux décrets ministériels qui sont tombés». La collecte de ces informations, leur compréhension ainsi que leur mise en application, serait une activité chronophage que tous ne réalisent pas. Les nouvelles démarches apparaissent comme une solution. En effet, leurs cahiers des charges s’inspire des réglementations nationales et permet ainsi de faciliter le travail de recherche ainsi que la mise aux normes de l’exploitation.

Des démarches qui permettent aux viticulteurs d’améliorer leurs relations de voisinage


Avec l’expansion urbaine des villes depuis de nombreuses années, il est aujourd’hui très fréquent que les exploitations agricoles soient au contact d’habitations. Ces zones de contact donnent régulièrement lieu à des conflits entre les usagers de l’espace péri-urbain ; passage de tracteur, odeur incommodante, horaires décalés, pesticides… Or, la viticulture nécessite notamment un nombre de traitements phytosanitaires supérieur aux autres cultures, ainsi qu’une récolte de nuit quand elle est mécanisée. Les viticulteurs ne sont donc pas des voisins que souhaitent avoir les riverains. « Je suis propriétaire des 2/3 du hameau, que j’ai racheté petit à petit pour éviter de me retrouver avec une famille qui achète une jolie maison tranquille à la campagne pour les vacances et qui va râler, à juste titre, parce qu’elle va se faire embêter à 3h du matin l’été par les tracteurs qui démarrent. »

 Les démarches environnementales apportent dans un premier temps, un changement des pratiques des exploitants par le raisonnement de l’itinéraire technique, ce qui apporte ensuite une transparence auprès des riverains. De ce fait, les relations entre les deux parties prenantes seraient améliorées

 « Moi je vais vous prendre un exemple d’une ferme à côté qui fait du gîte, et en fait j’étais un peu montré du doigt quand je sortais à l’époque mes appareils de traitement. Aujourd’hui le fait d’être passé en bio, cette image a totalement changé. Ils me voient passer quand même parce que je traite,
mais franchement l’image n’est plus la même. »

Par ailleurs, le passage en démarche environnementale améliore aussi les relations des viticulteurs avec ses autres voisins agriculteurs.
« J’ai un apiculteur qui est derrière, il a plein d’abeilles, on est passé au bio du coup il est ravi, parce qu’il le voit, c’est visible. »

Des démarches qui augmentent l’attractivité du territoire

Ces démarches donnent aussi des effets positifs sur le tourisme. La filière vini-viticole est un savoir-faire et un patrimoine culturel français. Au cours de l’année, se déroulent un grand nombre de festivals, foires, marchés et fêtes du vin afin de promouvoir la filière. De plus, la création de gîtes et la démocratisation des visites et des dégustations à la cave participent à l’attractivité du territoire. Cet œnotourisme serait favorisé par le passage en démarche environnementale. Le visiteur se sentirait impliqué comme nous l’explique cet agriculteur : « On a vu la mutation puisqu’on est encore monté un petit peu en notoriété.

« On a vu la mutation puisqu’on est encore monté un petit peu en notoriété.
J’ai fait beaucoup de choses autour de l’environnement et de la biodiversité, et on sent que notre clientèle y est sensible. Nos clients sont contents de savoir qu’on a mis un troupeau pour tondre les vignes, qu’on travaille avec le parc naturel, qu’on favorise les haies. Ils ont l’impression de s’investir,
de nous aider à maintenir un environnement stable. »

Le raisonnement de l’itinéraire technique permet aussi parfois d’attirer un autre profil de touriste adepte d’éco-tourisme. « Ici on est Zone Natura 2000 donc on protège les orchidées, les chauves-souris… Pour les orchidées on fait en sorte de pas tondre au moment de la floraison, et on retrouve des orchidées qu’on imaginait pas quoi. En partant de là, on a des gens qui viennent même de Paris pour voir des orchidées, pour prendre des photos, et ça c’est hyper intéressant. »

 

Quel est l’avenir pour ces démarches environnementales, anciennes comme nouvelles ?

Il est intéressant de s’interroger maintenant sur l’avenir des démarches volontaires environnementales. Il semble évident qu’elles aient un avenir dans le marché. Elles sécurisent la production, assurent une traçabilité et une transparence qui rassurent le consommateur en quête de produits plus sains et respectueux de l’environnement. Le soutien et les directives qui leur sont apportés par le Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation ainsi que des acteurs en aval de la filière, indiquent une évolution dans ce sens.

 «En viticulture, la filière s’est engagée à Horizon 2025. Si 50% des vins ne sont pas sous signe de qualité (AB, Terra Vitis, HVE), alors les caves ne pourront pas déclarer leurs produits sous signe de qualité IGP ou AOP. En clair, ils ne feront que du vin de table, du vin sans IG et donc seront en concurrence avec les produits espagnols, argentins… Et 100% en 2030, c’est loin et pas loin à la fois. »

  • Néanmoins, quelles sont les démarches qui se démarqueront des autres ?

Il apparaît que la certification HVE pourrait se vulgariser jusqu’à devenir une simple norme ou réglementation à respecter pour pouvoir accéder au marché, la grande distribution souhaitant de plus en plus n’acheter que du vin HVE. Une évolution du cahier des charges est une possibilité avec un durcissement des mesures (plus de restrictions, de critères à respecter). « Après la HVE, départ il devait y avoir un cinquième volet qui devait être le volet réduction des gaz à effet de serre qui aurait été intéressant. »

L’Agriculture Biologique continuera probablement de se répandre. Cependant, il semble peu probable que toute la filière vini-viticole passe sous cette démarche, au vu de l’organisation actuelle du marché bio.

« Si on passe en bio, alors on tue une filière. […] Pour moi, c’est une hérésie de dire que l’intégralité de l’agriculture française doit passer en bio, car il y a des gens qui ont cru au bio, l’ont développé et en ont fait une filière autonome qui fonctionne. Certes, elle peut augmenter mais à 5-6% par an pas plus. On va déstabiliser le marché (les cours vont chuter) et le consommateur avec des étales remplies de bio. Ils vont se dire c’est louche.
On va aussi déstabiliser les commerces comme les Biocoop, les AMAP.

L’avenir des certifications volontaires non institutionnalisées comme Terra Vitis et Vignerons Engagés, s’avère plus incertain. Par exemple, même avec le soutien d’un grand négociant en vin en région Occitanie, Terra Vitis a besoin d’adapter sa structure, sa politique et son cahier des charges pour rester fonctionnel et attractif, et se démarquer des certifications HVE et AB. « Il y a une volonté qui se garde, c’est de toujours essayer d’aller vers l’avant et là, ça se manifeste avec la RSE pas forcément dans le cahier des charges mais quand même. En tout cas, là, il y a le projet pilote pour développer les principes de la RSE sur quelques exploitations. »

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