Agir au sein d’une administration

Portrait de Laure heim

 

chef du service d’économie agricole et forestière à la ddt du tarn

Temps de lecture estimé 25 min

Un contexte inédit

A situation exceptionnelle, moyens exceptionnels. C’est par l’intermédiaire d’un écran que nous avons rencontré Laure Heim, ingénieure diplômée de l’ENSAT en 2000 et désormais chef de service à la DDT (Direction Départementale des Territoires) du Tarn. La connexion wifi hésitante nous empêchant de partager une conférence vidéo a donné à cette rencontre une allure d’émission radiophonique dont nous allons vous faire profiter aujourd’hui.

Après 2 années à l’ENESAD ( Établissement National d’Enseignement Supérieur Agronomique de Dijon) suivant sa formation à l’ENSAT, elle débute en tant qu’enseignante au lycée agricole de Montauban dans le Tarn et Garonne. Elle nous présente son début de parcours :

 

Nous étions une petite promotion à Dijon, d’une quinzaine de personnes avec 12 postes à pourvoir dans l’enseignement agricole. J’avais déjà expérimenté l’enseignement au lycée agricole de Dijon pendant la formation (équivalent d’un stage). Toutefois je ne me sentais pas de rester dans l’enseignement trop longtemps, notamment à cause de la difficulté à travailler en transdisciplinarité et faute de  liens suffisamment développés avec le monde agricole. Je suis parti à la DRAAF sur une mission de valorisation non alimentaire de la biomasse (énergie) avec un directeur qui sentait que ces sujets étaient d’avenir. Cela s’est élargi aux énergies renouvelables au sens large, photovoltaïque, méthanisation… J’avais carte blanche.”

Là-bas, Laure se rend compte que les responsabilités managériales l’attirent et souhaite élargir ses champs d’intervention. Couplé à sa volonté de vivre dans une ville “à taille humaine”, ce facteur la pousse alors à candidater à son poste actuel, qu’elle occupe depuis quelques années à Albi.i.

Laure Heim

Chef du service d’économie agricole et forestière du Tarn

“Le management me convient parfaitement. J’aime bien avoir une posture pondérée et une vision systémique des choses pour prendre des décisions. C’est tout de même assez épuisant. Le principal sujet est l’humain, ce qui est assez usant. Cela est plus préoccupant que de résoudre des problèmes purement techniques. L’idéal est d’alterner. Cependant quand on n’est pas spécialiste, on se retrouve souvent dans ce genre de postes. C’est motivant d’essayer de faire travailler les gens ensembles.”

Malgré cela, elle est habitée par des envies d’autres expériences et est prête à exercer d’autres fonctions, toujours dans le domaine public, notamment dans le but de se rapprocher de ses parents.

“Je m’interroge sur le fait de prendre des fonctions dans le ministère de l’environnement. La réforme des aides de la PAC nous a mis en grand difficulté. J’ai envie d’aller voir comment ça se passe ailleurs sans la pression de la mise en place de ces aides. Cependant à mon âge, avec la famille etc, les choix de carrière ne sont pas une priorité. Je préférerais un poste qui me plait un peu moins mais qui arrangerait mon conjoint. On a envie de trouver le poste idéal quand on débute mais cela évolue forcément. Les sacrifices sont indispensables quand l’équilibre n’est pas facile à trouver.“

Vie avec son mari et leurs deux enfants

Travail à la DDT du Tarn 

 Diplômé de l’ENESAD en 2002

 Ses missions au quotidien  

Gestion de réunion 

Attribution des aides PAC

Gestion des politiques d’urbanisation

Concilliation d’acteurs issus de secteurs différents

La gestion d’équipe comme moteur de la transition

Aujourd’hui, l’activité principale de son service compte tenu des enjeux financiers est la gestion des aides de la PAC (Politique Agricole Commune), leur versement après vérification du respect de la réglementation qui l’accompagne. Chaque journée a un caractère singulier. En effet, elle exerce des missions dans des domaines variés en lien avec les acteurs du monde agricole, forestier ou de la chasse.. Laure nous confie que cette approche globale des choses lui plaît particulièrement, ainsi que le management. 

Le management me convient parfaitement. J’aime bien avoir une posture pondérée et une vision systémique des choses pour prendre des décisions. Le principal sujet est l’humain, ce qui est à la fois très riche et parfois épuisant. Cela est plus préoccupant que de résoudre des problèmes purement techniques. L’idéal est sans doute d’alterner entre des postes plus techniques et de management mais c’est souvent difficile dans nos parcours professionnel car il faut choisir…  C’est motivant de faire travailler les gens ensembles, d’identifier les compétences et savoirs-faire….”

Malgré cela, elle est habitée par des envies d’autres expériences et est prête à exercer d’autres fonctions pour élargir ses connaissances et compétences, toujours dans le domaine public.

« Il existe des passerelles possibles entre les différents ministères pour faire une carrière au sein des services de l’État, en particulier entre les ministères en charge de l’agriculture et de l’environnement. Je vais être amenée à faire des changements de postes pour la suite de ma carrière, selon les opportunités qui se présentent, l’intérêt du poste à mes yeux mais aussi mon équilibre entre vie personnelle et professionnelle. L’équilibre n’est toujours facile à trouver, mais je suis très attentive sur le sujet et connais mes priorités. »

La rencontre avec un monde complexe qui a besoin de temps et d’être accompagné pour évoluer

Il est alors intéressant d’observer que la carrière de Laure a jusqu’à maintenant pris place uniquement dans le domaine public. Elle nous confirme à plusieurs reprises qu’elle n’a pas envisagé  d’intégrer une entreprise du secteur privé. Elle a de cette manière davantage l’impression d’agir pour “l’intérêt général” contrairement au secteur privé qui peut avoir une approche plus opportuniste (image), avec un intérêt économique en toile de fond qui guide les choix malgré tout. Elle est consciente cependant que les changements vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement nécessitent de s’inscrire dans un temps long, pas toujours en accord avec les attentes sociétales. L’administration a donc à la fois le rôle d’accompagner ces changements dans la durée et d’entendre et répondre aux exigences des citoyens, ce qui est parfois une équation complexe…

À l’époque, quand j’étais étudiante à l’ENSAT, lorsque j’ai fait le choix de devenir fonctionnaire du Ministère de l’agriculture j’étais très attachée à mettre en place des politiques publiques, notamment celles qui ont pour objet d’accompagner les changements de pratiques. J’avais suivi le module « agriculture durable » avec Mr Sarthou. Cela a été assez naturel pour moi. J’étais déjà assez intéressée par l’enseignement agricole pour  contribuer à sensibiliser les élèves au ‘produire autrement’, . “

Dans plusieurs missions que Laure exerce aujourd’hui ou qui concernent le domaine d’activité du service, il y a en toile fond ces questions de transition environnementale  : “la PAC comporte des critères de verdissement (maintien de haies, protection de prairies sensibles, diversité d’assolement,…), c’est donc une manière d’aller vers la transition que vous évoquez, même si le bilan fait au niveau européen à ce jour est que ces critères ont principalement permis le maintien de pratiques existantes qu’abouti à des évolutions fortes de pratiques (mais sans ces critères, peut-être qu’elles ne se seraient pas maintenues)” et la grande difficulté à changer des habitudes profondément ancrées. Elle prend un ainsi l’exemple récent des polémiques liées au glyphosate :

La volonté politique de sortir du glyphosate à brève échéance est une vraie difficulté pour le monde agricole . d’autant qu’une partie de ce monde agricole qui utilise le glyphosate est aussi potentiellement impliqué […] dans dans des pratiques de conservation des sols et de limitation de l’érosion. On a quand même beaucoup prôné ça à un moment donné parce que le labour est destructeur pour la vie biologique du sol et donc il y a des agriculteurs qui sont en bio, en conventionnel etc, qui ont fait des efforts énormes et qui ont vu une amélioration drastique de la qualité de leur sol, de la capacité nourricière, de la matière organique, de la portance de leur sol, etc.”

L’humain au centre de la transition

Laure est très attachée à l’idée qu’il est important d’avoir des opinions nuancées et mûrement réfléchies à la lumière d’études officielles et de points de vue issus des différents acteurs impliqués. Elle nous a ainsi fait part du sentiment de désaccord qu’elle nourrit vis à vis des positions trop tranchées et trop radicales : “Il est trop facile, trop caricatural d’opposer les différents modèles agricoles, d’autant que le consommateur est souvent contradictoire par sa recherche du prix le plus bas malgré tout ». Elle estime que le citoyen n’est pas toujours assez informé et est parfois guidé par sa volonté de se démarquer en adoptant des propos et attitudes extrêmes, ce qui est dangereux pour notre société. Laure nous illustre cette opinion par un exemple :

Je vais dire un truc qui va vous paraître bête ou évident sur les défis environnementaux énormes à relever (changement climatique, extinction de la biodiversité…)  :   la planète, sans les humains, elle survivra. L’enjeu, c’est notre survie tout simplement […]. Peut-être que demain la planète sera peuplées de fourmis, insecteset autres espèces qui supportent bien le manque d’eau et les fortes températures, donc l’enjeu est de savoir comment on arrive à vivre, nous, humains, de manière équilibrée sur cette planète pour éviter des catastrophes, voire notre extinction si on pousse à l’extrême. Et du coup il faut s’intéresser à l’humain pour ça. C’est pour cela que je suis critique sur des positions ou programmes politiques très axés sur le traitement des enjeux environnementaux mais qui ont parfois tendance à oublier que l’humain doit être au coeur du sujet (enjeux sociaux, répartition des richesses,…). 

Une implication sur les questions environnementales essentiellement professionnelle

En dehors de ses activités professionnelles, dont certaines concernent les enjeux environnementaux, Laure n’est pas engagée à titre personnel dans une association écologique ou autre structure militante dans ce domaine  . Elle s’est impliquée à  la Maison des Jeunes et de la Culture à Albi, ville où elle est en poste, un engagement qu’elle définit comme plus spontané, lui permettant de lui changer les idées. 

Je pratiquais des activités à la MJC et puis le directeur m’a demandé « ça te dirait de venir au CA ? on a besoin de renouveler’. […] finalement de temps en temps, il faut lâcher prise sur les choix qu’on peut faire de manière très réfléchie : je vais m’impliquer là-dessus, laisser un peu venir les choses, je trouve que c’est intéressant, on fait de belles rencontres. Je laisse un peu plus venir les choses comme elles se présentent aujourd’hui. Ça m’ouvre à d’autres choses parce que sur les questions environnementales je suis déjà en plein dedans de part les fonctions que j’exerce et les politiques publiques à mettre en œuvre. En m’impliquant dasn le domaine de l’environnement à titre personnel, j’aurais un peu l’impression d’être au boulot et une action militante ne me conviendrait pas  à la vision pondérée avec laquelle j’essaie de traiter ces question dans mon métier…”

L’ingénieur agronome, clé de voûte de la transition ?

Laure en est convaincue, chacun  a une responsabilité de part ses actes  : “tout citoyen a une responsabilité énorme :  quelle planète va-t-on laisser à nos enfants.”, et d’autant plus de nos jours où la conscience environnementale est beaucoup plus présente, car nous disposons des connaissances et outils nécessaires à la démonstration de la situation et de l’urgence à agir. 

Elle a la conviction que l’ingénieur agro a toute sa place dans ces débats de société qui prennent souvent une tournure politique. Elle tient la formation délivrée à l’ENSAT en haute estime.

On est très critique quand on est étudiant ; on a un niveau d’exigence fort sur notre formation et donc j’ai été très critique comme vous devez l’être sans doute. Évidemment tout peut toujours être amélioré, mais globalement, je pense que c’est une bonne formation que l’on a reçue. “

La formation reçue permet selon elle de développer une grande ouverture d’esprit et une culture large qui fournit à l’ingénieur la légitimité de ses interventions dans le débat actuel sur la transition.

L’ingénieur agro  est à la croisée de pas mal de chemins : enjeux environnementaux, agronomiques… ; c’est un scientifique et un bon technicien, et du coup, je pense qu’il se doit d’expliquer les choses. On a un savoir, on a des connaissances,  et une expérience professionnelle  qu’on doit partager avec la société civile sur ces questions liées à l’environnement. […] Même si demain vous êtes directeur marketing de […] Danone, vous avez quand même fait des études agro et donc j’estime qu’en tant […] que citoyen un peu éclairé sur ces enjeux environnementaux et agricoles, […] l’ingénieur agro […] a une responsabilité à éclairer les autres sur ce qu’il connaît, de la même manière qu’un médecin a une responsabilité, en dehors de l’exercice de ses fonctions, pour informer et avertir les personnes avec qui il est amené à échanger sur les risques de transmission de maladies par exemple.”

Nous avons découvert à travers cet entretien une ingénieure mesurée et réfléchie. Elle prône une position pondérée dans son quotidien, en cherchant à trouver le meilleur compromis pour prendre en compte à bon niveau l’ensemble des problématiques (économiques, sociales, environnementales…), ce à quoi elle ajoute une volonté d’avoir une vue systémique des choses ce qui la pousse toujours à bien réfléchir sur ses décisions professionnelles et à ne pas porter des jugements trop hâtifs lorsqu’il s’agit de la vie personnelle. Elle est impliquée dans la transition écologique, qu’elle considère comme cruciale, au travers des fonctions qu’elle occupe,, une vision qu’elle partage notamment avec  son entourage amical et familial : “J’ai beaucoup sensibilisé mon entourage, notamment mon conjoint qui se soucie presque plus que moi de notre alimentation en local. *rires*”.

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Responsable matière première et économie circulaire,Alliance des minerais, minéraux et métaux

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Cédric Cabanes

Président,

Agronutrition

Pierre-Marie Brizou

Responsable des achats ,Blédina 

Laure Heim

Chef d’un service d’économie agricole et forestière à la DDT du Tarn 

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